WILD : Reflection


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Chapter 1
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Mild Violence

Crossover entre Wild et Innocence. Wild Reflection est une version alternative de l'histoire de Nanti, de son enfance jusqu'à son accession au trône.

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Chapitre 1


La forêt sacrée d’Esmera. Un immense labyrinthe de verdure, empreint de mystère et de magie, qui s’étendait sur des kilomètres au sud du royaume. Nombre de créatures étranges s’y étaient installées et cohabitaient désormais en harmonie. 

Ou du moins, c’était l’impression que cela donnait. Ce jour-là, une petite fée virevoltait entre les arbres majestueux, aux épais feuillages qui protégeaient du soleil chaud d’été. Elle laissait échapper à son passage un petit chemin de poussière, qui brillait comme des paillettes à la lueur du jour. Elle se posa sur la tige d’un petit arbuste pour se reposer un moment, et poussa un cri aigu lorsqu’un petit animal poilu se mit à dévorer les feuilles de son refuge. Les animaux sauvages montraient le bout de leur nez, en quête de fruits et de baies. La forêt était en paix, et aucune agitation ne semblait déranger les êtres qui la peuplaient. Jusqu’à ce que des rires ne résonnent entre les branchages. 

Un petit groupe d’enfants courait à travers la végétation, esquivant les racines qui sortaient du sol jusqu’aux plus petits des buissons. Ils riaient aux éclats, poursuivis par un vieil homme à qui ils avaient vraisemblablement joué un vilain tour. Ce dernier, bien moins vif que les garnements, dut bientôt s’arrêter pour reprendre son souffle. Il avait de longs cheveux blancs en dépit de son front dégarni, et sa longue barbe lui donnait un air de vieux sage. Il avait aussi une paire d’oreilles de canidé ainsi qu’une queue assortie, qui témoignaient de son appartenance à la race des démons loups. 

Une main sur le cœur et l’autre appuyée contre un tronc d’arbre, il était courbé vers l’avant et semblait avoir quelques difficultés à retrouver une respiration normale. Il maudit intérieurement ces garnements qui ne respectaient pas ses cours, alors qu’il y mettait pourtant tant de passion !

Les petits couraient toujours, bien trop heureux d’avoir réussi à échapper aux griffes de l’Ancêtre et de pouvoir vivre des aventures extraordinaires. Ils se situaient tous dans la même tranche d’âge, mais n’appartenaient pas au même clan : en effet il y avait là des loups, des renards, une lynx et même une chatte. La minette était d’ailleurs la plus jeune du groupe et elle protestait contre ses amis, n’approuvant pas leur dernière mauvaise idée.

— C’est mal, on ne devrait pas faire ça ! 

— On s’en moque, c’est comme ça qu’on apprend ! Allez, en avant ! lui répondit le chef de file.

— Mais apprendre quoi ? pleurnicha la petite féline.

— Apprendre la vie ! s’exclama-t-il, tout en sautant au-dessus d’une grande racine d’arbre.

Le meneur en question était un jeune démon loup. Ce n’était pas l’aîné du groupe, mais son sang chaud lui donnait toujours les pires idées de bêtises. Étant le fils du chef de son clan, il se pensait à l’abri de tout et ne reculait devant rien. Avec ses longs cheveux bleu ciel ainsi que ses yeux rouge sang, Nanti avait toutes les caractéristiques d’un héritier de la famille royale Laowyn.

Alors que la joyeuse troupe avançait, insouciante, le dernier de la file se retourna d’un seul coup, alerté. William, qu’on surnommait plus facilement Will. C’était lui aussi un loup, aux longs cheveux bleu nuit. Il était d’un an l’aîné du groupe, et c’était également le plus raisonnable. Ses yeux rouges scrutaient la végétation lointaine tandis que ses oreilles frémissaient. Il lui semblait bien avoir perçu quelque chose.

— Nanti, j’entends grogner… Je crois qu'ils ont demandé aux loups de nous pister, prévint-il. 

Les autres enfants poussèrent des cris qui relevaient plus de la surprise que de la frayeur. De toute évidence ce n’était pas la première fois que ce jeu de cache-cache avait lieu. Nanti regarda autour de lui pour trouver une solution. Mais ce fut Lysa, la lynx, la plus réactive.

— Regardez ! Là-bas, il y a un pont !

— Vite, allons-y !

Ils s’y précipitèrent tous en même temps mais une fois arrivés devant, certains reculèrent. Il y avait effectivement un pont en bois, mais il était vieux de plusieurs années : les planches étaient pourries et rongées par les insectes, cela n’avait rien de rassurant. Alors qu’ils hésitaient à traverser, ils entendirent les grognements des loups qui se rapprochaient, ainsi que la voix grave d’un parent qui se plaignait d’eux.

— Tant pis… Traversons et prions ! s’affola l’une des démones louves.

À peine eut-elle fini sa phrase que le fils du chef s’engagea dans cette traversée risquée. Les autres enfants le suivirent à la file indienne, mais ils n’avaient pas fini de passer que le pont céda sous leurs pieds. Nanti eut le réflexe de s’accrocher au rebord de la falaise, et ses amis s’accrochèrent à lui aussitôt. Ils pendaient tous au-dessus du vide comme une guirlande et se retenaient de ne pas pleurer en appelant à l’aide. Heureusement pour eux, les loups et les adultes ne tardèrent pas à arriver et à constater la catastrophe… 

Aucun d’eux ne savait s’il fallait hurler ou être soulagé de les retrouver. Mais une bonne frayeur valait parfois mieux qu’une leçon de morale. Aussi, les parents en profitèrent pour leur arracher la promesse de se tenir sage durant les prochaines leçons de l’Ancêtre, en échange de quoi ils les remonteraient sans plus tarder. Une condition que le groupe accepta sans réfléchir plus longtemps, car certains sentaient déjà leurs forces les abandonner.

Après quelques minutes d’entraide entre les démons loups, ils réussirent à remonter tous les enfants, sains et saufs. Ceux-ci tâchèrent de reprendre leur souffle tant bien que mal. Les adultes les regardaient, agacés, en attendant des explications à ce comportement.

— On peut savoir ce qui vous a pris au juste ? les réprimanda Réa, l’une des mères louves.

— On s’ennuyait en cours… tenta d’expliquer un renard.

— Ce n’est pas une raison valable ! s’indigna la mère.

— Pour nous, si… rétorquèrent en cœur Nanti et une de ses amies.

Les deux se tournèrent aussitôt l’un vers l’autre, surpris de voir qu’ils pensaient la même chose. Minami, l’une de ses semblables, avait souvent les mêmes idées que lui. Il n’aimait pas du tout cela, ne voulant pas d’une fille comme rivale.

Raël, le roi des loups - et par conséquent le père de Nanti, une tâche plus ardue encore selon ses dires - lâcha un long soupir en se pinçant l’arête du nez. Il préféra couper court à cette conversation qui n’avait aucun sens. Sinon, tel qu’il connaissait son fils, ce dernier aurait tôt fait de la tourner à son avantage. 

— On rentre… Je vous épargne la leçon de morale pour cette fois mais vous avez intérêt à tenir votre promesse !

— Quelle promesse ? s’étonna son fils à la mémoire décidément très courte.

— Celle de suivre les cours de l’Ancêtre bien entendu, répondit le roi avec un sourire amusé.

— On a promis ça ?! s’exclama Lysa, incrédule.

— Oui, entre deux sanglots lorsque vous pendiez dans le vide, conclut-il, toujours aussi souriant.

Les enfants échangèrent des regards perplexes, persuadés de s’être fait duper, mais ignorant à partir de quel moment exactement. Alors sans poser plus de questions, ils suivirent les adultes qui semblaient bien soulagés de les avoir tous retrouvés en entier cette fois-ci. La petite féline s’emporta une nouvelle fois.

— Je vous avais dit que c’était mal ! Personne ne m’écoute jamais !!!

— Pourquoi es-tu venue avec nous alors ? rétorqua Nanti.

— Bah je… Je ne sais pas… Je voulais…

— Et bien voilà, t’es pas maligne de nous avoir suivis dans ce cas ! conclut-il en haussant les épaules. 

La pauvre petite minette baissa ses yeux châtaigne vers le sol, serrant fortement sa robe dans ses mains ; tout cela dans le seul but de se donner du courage et de ne pas pleurer, car elle ne parvenait pas à trouver ses mots. Néanmoins ses doutes furent chassés d’un seul geste par Will, qui posa sa main sur son épaule.

— Vous n’êtes pas compréhensifs. Eska voulait simplement rester avec nous, expliqua-t-il.

Nanti lâcha un soupir, détournant la tête, comme s’il n’admettait pas que son ami le contredise. Il préférait avoir raison, et ne pas à avoir à s’excuser. Mais en voyant la triste mine de la féline brune, il comprit bien qu’elle se sentait de trop, comme si sa présence dérangeait tout le monde. Il regretta tout de suite ses paroles. Dans le fond, il l’aimait bien et il ne tenait pas à la faire pleurer. Alors en soupirant de nouveau, il attrapa la main d’Eska pour qu’elle marche à ses côtés. Elle leva son regard vers lui sans comprendre et, voyant qu’il essayait de rester digne en gardant les yeux rivés droit devant lui, elle se mit à sourire. Tant et si bien qu’elle en oublia toutes ses peurs. Raël, en tête de file sur le chemin du retour, jeta un discret coup d’œil en arrière et se prit à sourire en regardant son fils.

Après une longue et silencieuse marche, ils arrivèrent dans une vaste clairière lumineuse. L’Ancêtre était là, debout, entouré de plusieurs enfants assis en tailleur. Ceux-là étaient eux aussi issus de différents clans, et ils regardaient le piteux retour de leurs camarades sans cacher leur amusement. Le groupe s’installa sur l’herbe verte, sans rien ajouter de plus, sous le regard inquisiteur de l’Ancêtre qui semblait plus exaspéré que jamais. Croisant les bras, il releva la tête vers son roi. Ce dernier se força à sourire.

— Désolé pour ce contretemps. Cette fois ils ne te dérangeront plus, s’excusa Raël.

— Bien, mais je préférerais que tu restes jusqu’à la fin du cours. Cela évitera que ces garnements ne s’échappent de nouveau, dit l’Ancêtre.

Puis le vieux loup reprit son cours, tandis que le roi s’asseyait au pied d’un arbre, acceptant de bonne grâce de surveiller cette étrange classe. Une petite fée, vêtue d’une robe en feuille et coiffée d’une fleur, vint s’asseoir sur son épaule. Il lui adressa un sourire tout en lui faisant signe de ne pas parler. Réa, la mère de Minami, fit un rapide signe de la main pour saluer son roi et rentra au village en compagnie des autres démons et de leurs animaux totems. Quant aux enfants qui chuchotaient entre eux, le regard sévère que leur adressa l’ancien en se retournant suffit à les faire taire. 

— Nanti ! s’exclama l’Ancêtre, sois plus attentif ! Je vous raconte des légendes que vous devriez normalement déjà connaître par cœur !

Le prince lâcha un râle, découragé et épuisé. Ce genre d’histoire ne l’intéressait pas du tout, et il n’avait aucune envie de les retenir. Minami, assise non loin de lui, ricana en voyant sa mine déprimée. Mais le vieux loup la remarqua et ne manqua pas de la sermonner également.

— Cette remarque est valable pour toi aussi, petite demoiselle !

— Mais je suis attentive ! tenta-t-elle de justifier.

— Et ce n’est pas vraiment une demoiselle… glissa fielleusement Nanti. 

Il avait bien vu qu’elle s’était moquée de lui, et ne pouvait décidément pas laisser cet affront impuni. La jeune louve écarquilla les yeux, encore choquée par ce qu’elle venait d’entendre. Le reste du groupe recula légèrement : lorsqu’une dispute éclatait entre Nanti et Minami, il ne s’agissait pas de se retrouver entre les deux. Mais d’un autre côté, c’était déjà bien plus amusant que des cours sur ces satanées divinités dont on oubliait toujours les noms. Minami plaqua une main sur le sol et toisa du regard cet insolent qui avait osé remettre en question sa féminité.

— Oh oui, tu dois en savoir quelque chose. De nous deux, c’est bien toi le plus féminin, finit-elle par rétorquer.

— Je n’ai pas grand mérite. Tu es un tel garçon manqué…

— Toi aussi. 

— Quoi donc ?

— Tu es une sorte de garçon manqué.

Outré et lassé de jouer sur les mots, le prince serra les dents. Il la poussa d’un seul coup, mais la louve lui répondit tout aussi rapidement en le poussant à son tour. Ils en vinrent aux mains tous les deux, dans une bataille ridicule où ils cherchaient à se taper l’un l’autre, tout en détournant la tête pour esquiver les baffes potentielles. Le roi des loups se tenait le front, lâchant en même temps un soupir, exaspéré par cette attitude puérile. Malgré cela, un discret sourire étira ses lèvres. La petite fée sur son épaule, elle, ne se gêna pas pour ricaner. Raël se releva finalement, et attrapa les deux louveteaux par le col pour les séparer.

— Allons les enfants, un peu de calme, réfrénez votre passion ! s’amusa Raël.

— Notre quoi ?! Tu as perdu la tête ! Je ne suis pas amoureux de cette furie ! lui répondit Nanti.

— Moi non plus, et ce n'est pas prêt d'arriver ! rétorqua Minami.

— Vraiment ? Eh bien, comme ça vous êtes tous les deux d’accord sur quelque chose ! conclut le roi.

Les deux louveteaux s’échangèrent un regard rapide, détournant vivement la tête, les joues rouges d’énervement - ou bien de gêne non assumée. Le père se mit à rire de bon cœur, réjouit par leur réaction innocente. Nanti et Minami avaient tous les deux croisé les bras, se tournant mutuellement le dos, à la fois agacés et embarrassés par la situation.

De son côté, l’Ancêtre soupira longuement, les mains sur les hanches ; ne pourrait-il donc jamais finir son cours ? Il réprima cependant un sourire sous sa barbe. Au fond, cette espèce de petite parade amoureuse l’amusait beaucoup. Il frappa finalement dans ses mains, annonçant la fin du cours et libérant les enfants, qui se levèrent tous d’un bond. Ils étaient bien heureux de pouvoir enfin se dégourdir les jambes.

L’un des démons renards, tout roux et au visage parsemé de taches assorties, attrapa sa balle. Il la brandit devant les autres élèves, leur proposant de jouer avant que chacun ne rentre chez soi. Si certains acceptèrent sans hésiter, les autres - surtout les filles - préférèrent rentrer. L’Ancêtre les accompagna avec la fée, ne souhaitant pas rester, de peur de se prendre une balle sur la tête. Raël voulut l’imiter, mais à peine fit-il un pas que son fils et ses amis l’interceptèrent. Les enfants appréciaient énormément le roi loup, mais ils avaient tant de mal à passer du temps avec lui. Son garçon était le premier à le déplorer. Ils insistèrent pour qu’il reste jouer avec eux, le suppliant presque. Encerclé comme il l’était, le roi fut bien forcé d’accepter. Tous ces bambins étaient euphoriques, mais Nanti devait l’être bien plus encore. Ce genre d’occasion était si rare. Les équipes se formèrent naturellement et leur jeu débuta.

Si au début Raël était gêné et se forçait surtout pour leur faire plaisir, il se surprit à apprécier cela au fil des passes, voire à se prendre au jeu. Il en oubliait presque ses tracas quotidiens. Entouré de son fils et de ses camarades, entouré de joie et d’insouciance, son timide sourire se transforma finalement en rire. Il en avait même retrouvé une certaine lueur dans le regard. Elle était de celles que l’on ne trouve que dans les yeux d’enfants.

Mais alors que la petite Eska s’enfuyait avec le ballon au-dessus de la tête, leur récréation se termina soudainement. La féline heurta son nez contre les jambes d’un adulte, si fort qu’elle en perdit l’équilibre et tomba sur les fesses. Elle regarda la balle rouler jusqu’aux pieds de l’individu, avant de lever les yeux vers lui pour le détailler. C’était un démon loup, sans doute à peine moins âgé que l’Ancêtre. Au vu de sa prestance et de sa longue cape noire soignée, il ne s’agissait pas d’un simple villageois. Malgré les rides sur son visage, ses cheveux grisonnants et sa longue barbe tressée, il se tenait droit, prouvant que le temps qui passait n’avait guère eu de prise sur sa force. Son regard strict croisa celui de la petite fille, qui tressaillit aussitôt. Eska n’attendit pas plus longtemps, elle ramassa la balle avant de se précipiter derrière les jambes de Nanti. Le louveteau avait perdu toute gaieté, il baissa les oreilles face à ce vieil homme qu’il ne connaissait que trop bien : Dogmeel, l’un des sages du village. Ce n’était pas qu’il ne l’aimait pas ou qu’il avait peur de lui, mais il avait compris qu’il était venu chercher son père. C’était ce qui le chagrinait le plus, alors qu’ils s’amusaient si bien ensemble.

Le jeune garçon à la tignasse bleutée leva les yeux vers son père, presque suppliant. Un regard que Raël eut bien du mal à soutenir. Mais de toute évidence, le devoir l’appelait. Il passa entre les enfants et, arrivé au niveau de son fils, lui ébouriffa affectueusement les cheveux avec un sourire navré. Puis il s’en alla rejoindre le sage. 

L’on ne prononça plus aucun mot. 

Toute la bonne humeur était retombée. Les enfants n’avaient même plus envie de jouer. C’est dans cette ambiance maussade que les amis se dirent au revoir, avant de se séparer pour regagner leur village. À l’exception d’Eska qui resta avec les loups, car elle était bien trop jeune pour s’en aller toute seule. Sur le chemin du retour, elle s’agrippa vivement à la main du prince. Elle le savait triste, mais elle ignorait comment lui faire retrouver le sourire. Alors elle voulait lui montrer qu’elle était présente pour lui.

Le village des loups était assez grand ; situé en pleine forêt, au pied d’une immense falaise elle-même parcourue de profondes galeries. Les habitations étaient éparpillées tout autour de l’entrée, entre les arbres, parfois même perchées dedans, ou simplement établies sur des buttes de terre. Elles étaient faites de bois ou de pierre pour les plus importantes, avec des toits de chaume. Quelques tentes en tissu orné de motifs bleus étaient regroupées sur la place centrale, elles leur servaient à entreposer du matériel ou de la nourriture séchée. 

Les enfants venaient d’arriver au centre du village lorsqu’ils se séparèrent définitivement pour retrouver leurs parents. William rejoignit son père et Minami partit avec sa cousine, si bien qu’il ne resta plus qu’Eska aux côtés de Nanti. Son visage était inexpressif et il semblait ne plus penser à rien. La petite féline, qui lui tenait toujours la main, se mit à tirer dessus pour attirer son attention. Les yeux rubis du prince se posèrent sur elle, tandis qu’elle esquissait un sourire timide.

— Dis, tu viendras au spectacle de danse ? demanda-t-elle.

— Au spectacle ?

— Mais oui, tu sais bien ! C’est la danse qu’on fait chaque année avec mon clan ! Toutes les autres tribus seront réunies, alors j’espère que tu viendras !

— Ah oui, je me souviens… Je tâcherai d’être là, alors.

— Oui ! s’extasia la petite Eska. Je suis si contente ! Et puis tu sais quoi ? Cette année, moi aussi je vais danser !

— Tu n’es pas trop petite pour participer ?

— Non ! Et puis on avait besoin de ma taille ! Je ne ferai que quelques pas, mais rien que d’y penser, je ne tiens plus en place !

— Je vois ça, remarqua Nanti en souriant. On t’encouragera, avec tout le monde.

La petite fille laissa échapper un rire malicieux, bien heureuse que son annonce fasse réagir son ami.

Mais cette joie fut de courte durée, et très vite le silence retomba. Seuls, ils ne savaient pas vraiment quoi faire. Nanti ne tenait pas spécialement à rentrer dans la grotte pour rejoindre sa chambre ; et puis il fallait attendre qu’un démon chat vienne chercher son amie. Les deux acolytes s’installèrent sur des petits rochers, et commencèrent à dessiner sur le sol avec un bâton. Le prince soupira de plus belle. Eska leva les yeux vers lui, inquiète et ignorant comment lui changer les idées. Heureusement pour elle, un autre jeune démon loup ne tarda pas à les rejoindre, et rompit finalement cette ambiance déplorable.

― Quelle tête d’enterrement ! Allez Nanti, tu ne devrais pas être si triste…

Les oreilles de l’intéressé remuèrent un court instant. Il releva son visage et reconnut son ami Celian. C’était un garçon. Certes avec un visage très féminin - notamment avec ce grain de beauté sous l’œil droit -, mais bien un garçon. Il était souvent obligé de le préciser. Il avait les cheveux mi-longs, verts et bouclés. Comme il était du même âge que le prince, ces deux-là s’entendaient très bien ; Celian faisait même partie de ses meilleurs amis.

Les deux mains sur ses hanches, il toisa Nanti en levant un sourcil.

― Tu passeras d’autres moments avec ton père. Surtout maintenant qu’on a l’âge de s’entraîner, ça te fera une bonne excuse.

― Oui… Mais ce n’est pas pareil… 

― Peut-être. Mais entre nous, bouder n’y changera pas grand-chose.

― T’as pas l’air de comprendre : je ne peux rien dire. C’est le chef du village, il a plein d’obligations et moi… bah, je passe après tout ça. 

Nanti soupira pour la énième fois. Eska échangea un nouveau regard désolé avec Celian. Ce dernier commençait à manquer d’idées pour remonter le moral de son ami… jusqu’à ce qu’un éclair de génie ne lui traverse l’esprit. D’un coup, il s’empara du bâton de son ami et fit semblant de le menacer avec.

― Puisque tu n’as rien à faire, viens donc te battre contre moi ! Ça te défoulera, le défia Celian.

Le jeune prince le regarda, surpris, mais néanmoins prêt à se lever pour répondre à cette provocation. C’était un jeu habituel entre eux. Cependant, il n’eut même pas le temps de bouger, qu’une grosse bête à la fourrure bleu nuit se jeta sur Celian et lui déroba le bout de bois avec les dents. Le jeune garçon lâcha prise en poussant un cri de stupeur, et retira vivement sa main. L’animal retomba sur ses quatre pattes, le bâton dans la gueule, tout en remuant fièrement la queue. Il s’agissait de Muka, la fidèle louve de compagnie de Nanti. Une belle bête, mais qui avait cela de particulier qu’elle se comportait régulièrement en petit chien docile. Et à ce jour, tout le monde ignorait pourquoi. Fort heureusement, cela ne l’empêchait pas d’être une redoutable chasseuse et de se montrer très féroce, quand elle le voulait. 

Le trio d’enfants, stupéfait, contempla la louve. Puis ils échangèrent des regards étonnés, avant d’éclater de rire. Le prince et la petite féline se levèrent finalement pour rejoindre Celian et jouer avec la louve. Aux côtés de Muka, Nanti retrouvait naturellement le sourire ; il l’aimait beaucoup. 

Le temps fila plus vite que prévu, et le soleil était déjà bien bas lorsqu’enfin, une jeune fille du village des chats se présenta devant eux. Elle était grande, belle, et déjà très mature pour son âge. Elle avait de longs cheveux blonds, parsemés de nuances roses, qui retombaient en bas de son dos. Ses yeux étaient d’or et sa peau était très pâle, presque blanche. Eska sourit largement en l’apercevant, et se jeta sur elle pour lui faire un câlin.

― Crépuscule ! s’écria la petite féline brune.

La jeune fille lui glissa un regard tendre et se baissa légèrement pour réceptionner sa cousine, la prenant ainsi dans ses bras. Elle n’avait pas la force de la soulever car Eska était désormais trop grande pour ce genre de jeu, mais elle ne refusait jamais l’affection de la petite. Nanti, Celian et Muka se joignirent à elles, après que le prince loup ait ramassé le bâton. Crépuscule se redressa et regarda les louveteaux.

― Bonjour Nanti, Celian. J’espère que ma chère cousine ne vous aura pas trop ennuyé aujourd’hui.

― Pas plus que d’habitude, taquina le prince.

― Hé ! s’indigna Eska.

― Tu arrives bien tard, remarqua Celian.

― Eh oui. Comme le Jour de la Danse approche, toute la tribu est agitée et se consacre aux préparatifs. Ce n’est que dans quelques jours pourtant, mais les chats sont si euphoriques qu’on ne les arrête plus !

― Je les comprends, moi aussi j’ai hâte ! avoua la petite féline.

Crépuscule retint un petit rire. Puis, comme il était tard, elle décida d’écourter la conversation. Les deux félines saluèrent les garçons, avant de rentrer chez elles. Vu l’heure, Celian fut contraint de faire de même et retourna dans sa hutte. Il craignait surtout que son grand frère ne s’inquiète. 

Alors, Nanti se retrouva seul avec Muka. Il tourna les talons en direction de la grotte, sans grande conviction. Ce n’est qu’en levant les yeux vers l’entrée qu’il vit son père lui faire signe.

Les lèvres du jeune prince s’étirèrent doucement. Il s’empressa de le rejoindre en courant, accompagné de sa belle louve bleue.